palette

   Je fixais intensément ce tableau abscons, accroché au mur à quelques mètres, me toisant dans son cadre sophistiqué, moi, mon regard critique, et mon ascendant admis d’artiste potentiel sur l’œuvre d’art. Je tâchais de percer ses mystères abyssaux, de l’interpréter avec élégance et goût, et de m’élever dans des sphères de compréhension supérieure (serais-je dans la sphère adéquate?). Résolu, je simulai la réflexion savante, le regard spécialiste, et la richesse spirituelle, pour induire un éclaircissement sur cette œuvre, dont la complexité était d’une richesse déroutante, d’une profondeur abyssale, quelque chose d’unique dans l’histoire de l’art. Suite à l’avortement de mes simagrées, je bondis du fauteuil, traversé d’une compréhension transcendante, et me postai à genoux, l’œil collé au coin inférieur droit du tableau… l’hypothèse d’anamorphose par allongement se révéla erronée, ajoutant même à l’inaccessibilité du tableau. Ne souhaitant pas laisser supposer aux nombreuses autres œuvres une certaine inaptitude artistique, je retournai le tableau, sans nul doute à l’envers, puis produisis divers bruits de satisfaction et d’extase. Seule une date, apparaissant maintenant dans le mauvais sens, tempéra mon triomphe sur l’énigmatique peinture.