dortoir

   Dans le noir, je me dirigeai à tâtons vers mon lit, situé au fond du dortoir, contre le mur. Je m’insérai dans mon sac à viande, me recouvrit de deux couvertures aux odeurs suspectes, et me concentrai pour atteindre les portes du Sommeil. Trois quart d’heures s’écoulèrent interminablement. De multiples bruits, qui pouvaient paraître insignifiants, m’arrachaient au repos tant désiré par leurs présences insolites. On se retournait, on reniflait, on baillait, on grinçait des dents, on se grattait, on soufflait, on se cognait.

   Éléments tant redoutés, les premiers ronflements, secs et percutants, entrèrent alors en scène. Quelques minutes plus tard, les seconds répondirent, lents et profonds. Ils furent bientôt une quinzaine à rivaliser dans les décibels. Je me plaisais à voir dans leurs ronflements une sorte de signature. Je les peignais dans mon esprit, ces ronfleurs. Je pariais ainsi sur la présence d’un homme d’une cinquantaine d’année, une bouche étroite perdu dans la barbe, avec un nez aquilin, les mains posées sur son ventre rebondi, et les pieds protégés par de chaudes chaussettes. Je pressentais aussi une petite vieille crispée au nez fin, aux lèvres craquelées, avec les bras raides le long du corps. Je voyais également un jeune homme, au nez grec et à la pomme d’Adam largement saillante, couché sur le côté, des lèvres généreuses laissant s’échapper un léger filet de bave.

   Cependant mon imagination joueuse maintenait un niveau d’excitation peu propice à l’endormissement. Je déviai son énergie vers un moyen de lutter contre ses bruits inopportuns. Une fourberie s’imposa à moi. Je devais m’obliger à voir dans le va-et-vient de ces ronflements des sortes de pendules hypnotiques auditives. Ces pendules, plus ou moins gros selon le ronflement, peuplèrent ainsi mon esprit de leurs balancements sonores. Le sommeil s’empara de moi…